Le journalisme face à la société réticulaire

Intervention à la question posée par “France 3 l’info et vous” :

La prochaine émission de médiation « Votre Télé et Vous » du mardi 28 février 2012 sera consacrée à l’intérêt que manifestent les Français pour l’information. Plusieurs études le confirment. Un attrait qui s’accompagne d’une méfiance à l’égard des journalistes.
Nous essaierons de voir comment l’on s’informe aujourd’hui, la diversité des sources, la place d’internet, des réseaux sociaux.
En quoi ces nouvelles pratiques modifient- elles l’attente des téléspectateurs ? Quelle information, quel contenu, quelles attentes ?
Comment regagner la confiance des citoyens ?
Plus d’exigence à l’égard des journalistes, que demande-t-on aux journalistes ?
Vos commentaires nous intéressent en vue de la préparation de la prochaine émission de médiation. Réagissez !!!
!

Beaucoup à dire sur ce sujet, en effet, car il illustre parfaitement l’évolution des valeurs de nos sociétés, qui bouscule les a priori sur lesquels nous nous sommes fondés jusqu’à présent.

Il est clair que la technologie change notre rapport à l’information : rapidité, nombre de source, capacité de commenter, de rediffuser, de modifier… provoquant la perte d’un modèle centralisé, qui passait par des tiers de confiance (media, journalistes), avec ses avantages (synthèse, analyse), et ses défauts (discours unique, objectivité,manipulation, etc).

Par ces technologies, tout devient décentralisé, éphémère, ultra-synthétique, immédiat, provoquant de nouveaux usages et pratiques (buzz, identité numérique, curation, etc.), qui requièrent un nouveau rapport à l’information : être vigilant, croiser les sources, se documenter, critiquer. La rumeur va aussi vite que la contre rumeur, tout se sait, diffuse, et peut être complété, analysé (buzz du jour par exemple : le fond d’affiche de campagne de Sarkozy est grec…). Cette dynamique peut provoquer le meilleur (nécessité d’une honnêteté, collaboration, société ouverte), comme le pire (rumeur, perte du regard critique, manipulation d’influences), comme avec toute technologie puissante.

Internet, et la société en réseau qui en découle, est ce qu’il y a de plus puissant certainement, concernant l’information !

A l’humain d’en faire le meilleur, par l’apprentissage de ces technologies, et l’éducation de son esprit critique.

En conséquence, je dirai qu’il n’y a pas une mais ‘des’ informations, ‘des’ sources, ‘des’ points de vue, et que j’ai organisé ma lecture en agrégeant de nombreuses sources (twitter, rss, réseaux, email, sites divers), approfondissant ou non, en fonction de l’importance accordée (un buzz idiot peut être relayé tel quel, une information de géopolitique demande à être recoupée).

Ce faisant, j’avoue avoir perdu une certaine confiance envers la plupart des media classique (TF1, grands journaux, …), trop lents, trop orientés, trop ‘dans la ligne’, trop policés… mis à part quelques journalistes d’exception qui font encore leur métier d’investigation, de neutralité, et de contre-pouvoir, au service de l’information, mais qui paient souvent bien cher leur démarche.

S’interroger, questionner, douter, s’indigner semblent ne plus faire partie du paysage journalistique actuel, mais sont les valeurs d’un certain Internet, que nous devons défendre.


En effet, nous avons appris, et nous nous sommes construits, au sein de pyramides sociales, nous en remettant jusqu’à présent à l’idée que plus on montait dans la pyramide, plus la source était crédible et respectueuse… L’histoire a montré que des dérives étaient possibles (dictatures, manipulations, fanatismes), et cela a provoqué quelques révolutions, qui au final, s’en remettaient au mêmes principes : le chef, le roi, le président, et l’apprentissage d’une discipline collective, contrainte par la force s’il le faut, pour le ‘bien’ de tous…

Actuellement, l’évolution de nos outils (depuis le langage, l’écriture, l’imprimerie, le téléphone, jusqu’à internet) shuntent cette centralisation du pouvoir : je peux parler avec mon voisin, acquérir le savoir d’un autre par la lecture, et maintenant, échanger avec le monde entier ! Il se tisse alors un réseau parallèle, en dehors de toute hiérarchie, où les savoirs, les opinions, les rumeurs, diffusent sans contrôle, et permet l’agrégation de communautés autour de ‘réseaux sociaux’ (qui sont, non pas une technologie, mais la nature même de l’humain ). Toutes ces technologies servent une même dynamique : communiquer plus loin, plus vite, avec plus de monde, augmenter le pouvoir d’influence individuel (appelé aujourd’hui ‘personal branding’…).

Les bases de nos pyramides s’auto-organisent donc, rendant visible toute la diversité des opinions, des points de vue, des analyses.

Ceci fait paraitre une information ‘centralisée’, provenant du haut de la pyramide, comme bien monolithique et manichéenne : il y a le bien (nous), le mal (les autres), le progrès (notre avenir), et des combats légitimes (contre ceux qui nous menacent)… Nos media se sont sclérosés autour de ce principe simplificateur, car il est encore celui du pouvoir qui a besoin de créer des opinions de masse par un discours simplificateur à outrance.

Le journaliste, s’il veut conserver sa place dans la hiérarchie du pouvoir, doit donc adopter ( de plein gré ) ce discours car “s’il n’est pas avec eux, il est contre eux”… et perdra donc le privilège de son rôle. il n’est pas non plus facile d’exposer la réalité d’un monde qui se complexifie, lorsque le rôle du journaliste est d’être didactique, et que les lecteurs veulent d’autant plus des repères qu’ils ont le sentiment de les perdre…

Tout cela implique une opposition qui s’amplifie : complexité de l’information provenant des réseaux, simplicité des informations provenant des mass-media. L’individu est ainsi confronté à de multiples savoirs contradictoires , qu’il ne retrouve pas dans les media : la crise est due à des financiers mais pas à une co-responsabilité systémique , l’occident est menacé par d’autres cultures, des pirates attaquent notre économie, les enfants n’ont plus de respect pour nos structures, la solution politique se situe à droite ou à gauche… Problèmes simples, solutions simplistes, et ainsi va le monde !

Face à cela, l’individu peut avoir deux attitudes : voir cette diversité comme une menace à ces certitudes ( défendues d’autant plus violemment qu’elles sont mal argumentées, et relèvent de la croyance non réfutable…), et alors se protéger en dénigrant l’information provenant des réseaux (les complotistes, les terroristes informatiques, les pirates….) ; ou, au contraire, il peut accepter que ‘tout est relatif’, que la vérité n’est pas si simple qu’on a pu lui faire croire, et il remet alors en cause les fondements mêmes de nos croyances, le mettant en doute permanent, face à la fin de toute certitude.

Dans les deux cas, il y a perte de repère, d’où le malaise évident actuel, et la perte de nos valeurs (économiques, politiques, sociaux). Pourtant, il me semble que ce qui se passe actuellement est historique et peut, si l’on sait grandir avec, poser les bases d’une nouvelle dynamique sociale : accepter et s’enrichir de la diversité, partager les savoirs et les ressources, éliminer les intermédiaires sans valeur ajoutée, ceux qui maintiennent leur légitimité par le pouvoir, déjouer toute manipulation par l’information, bref… revenir à des valeurs fondamentalement humaines.

Face à cela, je pense que le journalisme devrait évoluer, développant son sens critique et didactique : aider à faire comprendre, en confrontant les faits, en exposant les contradictions. Faire entendre un esprit d’analyse qui permettrait à chacun de développer son opinion. Multiplier ses sources, enseigner le principe de diversité, investiguer, exposer, critiquer, être sceptique, parler à l’individu, et non pas au groupe. Et montrer ainsi qu’il peut y avoir de nouveaux modèles d’information (open data, journalisme participatif), économique (e-money , la longue traine), éducatif (do it yourself, ouverture des savoirs), de propriété (creative common , partage de biens), politique (e-governance), d’entreprise (coworking), de production (open source)…

Tous ces thèmes sont de nouvelles valeurs, fondamentalement humaines, si nous savons dépasser nos réflexes éducatifs, culturels et sociaux.

Penser autrement, accéder à la pensée complexe, à la richesse de la diversité, à une forme d’autonomie.

Nos media devraient nous y aider, et faciliter cette transition, sans se figer dans le maintien d’une pensée sclérosée.